Le Sanskrit et la mort des langues

Quand une langue meurt, c’est un monde entier qui disparaît avec elle. Pas seulement des mots : une façon de découper la réalité, de penser les relations, d’organiser le temps, de nommer ce qui n’a pas de nom ailleurs. Le sanskrit védique — celui du Rig Veda, antérieur de plusieurs millénaires au sanskrit classique de Panini — n’est plus une langue parlée depuis des siècles. Il a survécu sous forme de textes sacrés, transmis oralement avec une précision extraordinaire, puis fixés par écrit. Mais comme langue vivante de communication quotidienne, il a disparu. Je pense à cela chaque fois que j’entends parler du breton.

Je suis breton. Et je sais ce que signifie voir une langue reculer, s’effacer, mourir à petit feu sous la pression d’un État qui a décidé qu’il n’y avait de place que pour une seule langue sur son territoire. Les jacobins français ont mené contre le breton une politique délibérée d’éradication : interdiction dans les écoles, punitions infligées aux enfants qui parlaient leur langue maternelle, humiliation organisée. Ce n’était pas une négligence : c’était une politique. Et cette politique a failli réussir. Ma génération est celle qui a vu ses grands-parents parler breton couramment et ses parents le comprendre à peine. Le fossé s’est creusé en deux générations, sous l’effet d’une volonté politique assumée.

La civilisation des 7 Rivières utilisait le sanskrit védique comme langue de communication entre des communautés parlant vraisemblablement des langues différentes. Les inscriptions sur les sceaux de la civilisation de l’Indus ne sont pas encore déchiffrées — et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Elles représentent peut-être plusieurs langues, ou une langue de commerce commune distincte du sanskrit. Mais ce que nous savons, c’est que le sanskrit védique était suffisamment répandu pour structurer une civilisation sur des milliers de kilomètres, du Pendjab à l’Afghanistan, de la mer d’Arabie aux contreforts de l’Himalaya. Et pourtant, cette langue-là aussi a subi des transformations si profondes qu’on peut parler d’une mort et d’une renaissance sous une autre forme.

Ce qui est remarquable, c’est la parenté que le sanskrit entretient avec les langues celtiques. Mon livre sur la civilisation des 7 Rivières le mentionne explicitement : on trouve dans les langues celtiques des points communs avec le sanskrit qui sont particulièrement visibles — notamment le duel en breton, une forme grammaticale qui n’existe pas en français et qui correspond à une structure indo-européenne archaïque que le breton a préservée. Le breton et le sanskrit sont deux cousins qui viennent de la même famille de langues, et le breton a maintenu des structures que le latin et ses héritiers romans ont perdues depuis longtemps.

La mort d’une langue n’est pas un phénomène naturel. Les langues ne meurent pas d’elles-mêmes. Elles sont tuées — par des conquêtes, par des politiques d’État, par des pressions économiques qui forcent les locuteurs à adopter la langue du pouvoir pour survivre. Le breton a failli mourir de cette manière. Il est aujourd’hui en cours de revitalisation — les écoles Diwan, les signalétiques bilingues, une génération de jeunes qui réapprennent la langue de leurs arrière-grands-parents. Mais la survie n’est pas garantie. Chaque locuteur natif qui disparaît emporte avec lui des nuances, des expressions, des manières de voir que rien ne peut vraiment remplacer.

Je fais ce parallèle avec le sanskrit védique parce que je crois que la perte d’une langue n’est pas seulement une perte culturelle : c’est une perte cognitive, une réduction de la capacité de l’humanité à penser le monde dans toute sa complexité. La civilisation des 7 Rivières a peut-être perdu ses langues régionales au profit d’un sanskrit commun. Les Bretons ont failli perdre leur langue au profit du français. Ces histoires se ressemblent, à des millénaires de distance.

Ce que je retiens, c’est ceci : une civilisation qui tue les langues de ses minorités tue une partie d’elle-même. La France jacobine ne s’en est pas encore pleinement rendu compte. La civilisation des 7 Rivières, elle, avait peut-être trouvé un équilibre entre une langue commune — le sanskrit — et les langues locales qui coexistaient. C’est un modèle qui mérite réflexion, dans un monde où l’homogénéisation linguistique avance à grands pas sous l’effet conjugué de l’anglais mondial et des nationalismes d’État.

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By Hervé Le Bevillon

Traducteur du Rig Veda - Je n'ai pas suivi le cursus habituel des sanskritistes du 19 ème et du 20 ème siècles, par contre j'ai bu le soma, et toute la différence est là. Cette traduction m'a permis de comprendre comment était la civilisation dont le rig veda était le livre (oral).

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