Le lapis-lazuli d’Afghanistan : réseaux d’échanges et pierres précieuses

Il y a une pierre qui traverse tout l’Ancien Monde, des rives de l’Oxus aux tombes royales d’Ur, en passant par les colliers des habitants des 7 Rivières : le lapis-lazuli. Ce bleu profond, presque nocturne, qui scintille de petits éclats dorés de pyrite — les anciens l’appelaient parfois « le ciel sur terre ». Et pour l’obtenir, il fallait parcourir des milliers de kilomètres, tisser des alliances, organiser des caravanes, entretenir des comptoirs sur des routes que nous avons du mal à imaginer depuis nos cartes modernes.

Le lapis-lazuli venait d’Afghanistan — plus précisément du Badakhshan, dans le nord-est de ce pays, une région de haute montagne dont les mines de Sar-i Sang sont exploitées depuis au moins sept mille ans. C’est là, et nulle part ailleurs dans cette partie du monde, que se trouvaient les gisements en quantité suffisante pour alimenter le commerce long-distance de l’Antiquité. Et c’est précisément là que la géographie nous force à réfléchir : entre le Badakhshan et les grandes villes de la civilisation des 7 Rivières — Harappa, Mohenjo-daro, Dholavira — il y a entre mille et deux mille kilomètres. Entre le Badakhshan et Ur en Mésopotamie, encore davantage.

Or on retrouve du lapis-lazuli partout. Les archéologues ont découvert, dans les sites de la civilisation des 7 Rivières, « beaucoup de bijoux, notamment des colliers en pierres précieuses telles que le lapis-lazuli, ainsi que de l’or, du cuivre et de la cornaline ». Hommes et femmes portaient des colliers et des bracelets en abondance, « souvent colorés et fabriqués à partir de matériaux naturels (lapis-lazuli, cornaline, or, etc.) ». Ce n’était pas un luxe réservé à une élite : la relative sobriété des tombes de la civilisation des 7 Rivières — sans les empilements ostentatoires de richesses que l’on trouve en Égypte ou à Ur — suggère une société où l’ornement était plus largement partagé.

Le lapis-lazuli figure explicitement dans la liste des importations de la civilisation : « pierres précieuses : lapis-lazuli et autres gemmes, provenant des régions de l’Afghanistan actuel et au-delà ». Ce commerce d’importation suppose toute une infrastructure. Il suppose des routes. Il suppose des intermédiaires — et ces intermédiaires sont connus : ce sont les civilisations de l’Oxus et de l’oasis du Karakum, ces petites civilisations d’Asie centrale qui fleurissaient au même moment, reliées aux 7 Rivières par des échanges commerciaux et culturels intenses. Le site de Shortugai, en Afghanistan du Nord, à l’embouchure du corridor du Wakhan, était vraisemblablement un poste avancé de la civilisation des 7 Rivières dans cette zone — un comptoir pour contrôler l’accès aux ressources afghanes.

Ce qui me frappe dans ce réseau, c’est son échelle et sa durée. Pendant des siècles, peut-être des millénaires, ce flux de lapis-lazuli a irrigué l’ensemble du Proche et Moyen-Orient ancien. On en retrouve en Mésopotamie — dans les tombes royales d’Ur, datées de 2600 à 2400 BCE, le lapis-lazuli abonde, sculpté en bijoux, incrusté dans des harpes, serti dans des masques. On en retrouve en Égypte, dans le trésor de Toutankhamon, millénaire plus tard. La pierre bleue traversait les empires et les siècles.

Pour la civilisation des 7 Rivières, ce commerce n’était pas anodin. Il l’insérait dans un réseau mondial — au sens où « mondial » peut s’entendre à l’époque de 2500 BCE — qui allait de l’Afghanistan à la Mésopotamie, de l’Asie centrale au golfe Persique. Les poids et mesures standardisés, identiques de Dholavira en Gujarat à Shortugai en Afghanistan du Nord, témoignent de l’intégration de cette vaste zone dans un système économique cohérent. Ce n’était pas du troc occasionnel : c’était du commerce organisé, réglementé, accompagné de sceaux et de standards.

Ce que je retiens, c’est que le lapis-lazuli est un révélateur. Il révèle l’existence de routes longues que l’historiographie occidentale a longtemps minimisées. Il révèle des compétences logistiques remarquables dans des sociétés que l’on a parfois décrites comme « primitives ». Il révèle aussi une demande culturelle profonde — ce besoin de beauté, de couleur, d’ornement qui est une constante de l’humanité. Les habitants des 7 Rivières qui portaient leurs colliers de lapis-lazuli ne savaient peut-être pas nommer le Badakhshan. Mais ils participaient, par ce geste quotidien, à un réseau d’échanges d’une sophistication que nous n’avons admise que très récemment. Sur rigveda.blog, on retrouve dans les hymnes du Rig Veda les mêmes routes — Comment les hymnes ont été composés et transmis — et la même vision d’un monde où les rivières, les échanges et la lumière doivent circuler librement.

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By Hervé Le Bevillon

Traducteur du Rig Veda - Je n'ai pas suivi le cursus habituel des sanskritistes du 19 ème et du 20 ème siècles, par contre j'ai bu le soma, et toute la différence est là. Cette traduction m'a permis de comprendre comment était la civilisation dont le rig veda était le livre (oral).

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