LA POSTURE DE BADDHA KOṆĀSANA SUR LES SCEAUX : LE YOGA COMME PRATIQUE ORIGINELLE

Parmi les milliers d’artefacts découverts sur les sites de la civilisation des 7 Rivières, les sceaux en stéatite sont les plus nombreux et les plus parlants. Ils portent l’écriture encore non déchiffrée, des représentations d’animaux avec une précision remarquable, et — ce qui nous intéresse ici — des figures humaines assises dans des postures qui ne laissent aucun doute à qui les regarde avec un œil de praticien.

C’est du yoga. Du yoga il y a cinq mille ans.

Baddha Koṇāsana : une posture qui ne ment pas

Dans La Civilisation des 7 Rivières, je le note avec précision : parmi les supports de l’écriture de l’Indus, il y a des représentations de yogis en posture de Baddha Koṇāsana. Cette posture est particulièrement difficile à tenir. Il faut être un yogi expérimenté pour être capable de l’adopter.

Baddha Koṇāsana — la “posture de l’angle lié” — est une posture assise dans laquelle les plantes des deux pieds sont collées l’une à l’autre devant le bassin, tandis que les genoux s’ouvrent vers les côtés et tendent vers le sol. La colonne vertébrale reste droite. Les mains peuvent tenir les pieds ou reposer sur les genoux.

Cette posture n’est pas une position de confort. Elle demande une souplesse considérable des hanches, une force abdominale développée, et surtout une pratique régulière, soutenue, sur des années. Un débutant ne peut pas simplement s’asseoir en Baddha Koṇāsana et maintenir la posture — encore moins la maintenir droite, les genoux au sol, le visage serein.

Ce que les figures sur les sceaux de Mohenjo-Daro et d’autres sites montrent, c’est précisément ça : des personnages qui tiennent cette posture — deux pieds collés, genoux ouverts, colonne droite. Ce sont des praticiens confirmés.

Le sceau dit “Pashupati”

Le plus célèbre de ces sceaux est celui qu’on appelle le “sceau Pashupati” — découvert à Mohenjo-Daro, conservé aujourd’hui au Musée national de New Delhi. Il représente une figure assise sur un trône, entourée d’animaux (un éléphant, un rhinocéros, un buffle, un tigre), portant une coiffure élaborée avec ce qui ressemble à des cornes ou à une tiare.

Cette figure est assise en Baddha Koṇāsana — ou dans une posture très proche, parfois décrite comme Mulabandhasana. Les deux plantes des pieds sont visibles l’une contre l’autre. Les deux bras reposent sur les genoux. Le torse est droit.

Les chercheurs indiens y voient une représentation préhistorique de Shiva — le “maître des animaux”, Pashupati. D’autres chercheurs préfèrent rester plus prudents sur l’identification divine. Mais sur un point, tous s’accordent : c’est une figure en posture de méditation, entourée d’animaux sous sa protection ou son contrôle. Une figure de maîtrise — maîtrise du corps, maîtrise de la nature.

Le yoga dans l’introduction du Rig Veda

Dans l’introduction de ma traduction du Rig Veda, je l’affirme : à l’époque de la composition des hymnes védiques, le yoga existait déjà — même si le mot n’apparaît pas pour désigner une discipline précise dans le Rig Veda. Les ascètes renonçants existaient déjà. Les sceaux le prouvent.

Et dans La Civilisation des 7 Rivières, je précise : les figures assises dans les ruines, lors des excavations, montrent des personnages assis en posture de yoga, les deux plantes des pieds collées l’une à l’autre, tout en gardant le corps droit. Il est très difficile d’y arriver. Ce type de posture est pratiqué durant des austérités que le yogi s’inflige à lui-même pour élever son esprit.

Cette précision est importante. Baddha Koṇāsana n’est pas une posture de relaxation. Elle est pratiquée dans le cadre d’austerités — de pratiques d’ascèse intentionnelle visant à transformer la conscience. Dans la tradition indienne, le tapas — la chaleur intérieure générée par l’effort ascétique — est l’une des voies vers l’illumination.

Les figures sur les sceaux ne représentent pas des gens qui se reposent. Ils représentent des praticiens qui travaillent.

La continuité : du sceau au studio de yoga

Ce que la posture de Baddha Koṇāsana sur les sceaux de Mohenjo-Daro démontre, c’est une continuité remarquable entre la civilisation des 7 Rivières et la tradition du yoga telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui.

Dans La Civilisation des 7 Rivières, je note que la continuité culturelle entre le védisme et l’hindouisme est évidente sur de nombreux points — les svastika, les feuilles de figuier sacré sur les artefacts, les poids et mesures, les techniques artisanales, les symboles. Le yoga fait partie de cette liste.

Le même geste. La même posture. Les mêmes pieds collés l’un à l’autre, les mêmes genoux ouverts, la même colonne droite. Reproduit il y a cinq mille ans sur un sceau en stéatite de deux centimètres, et reproduit aujourd’hui dans des millions de studios à travers le monde.

Ce n’est pas une coïncidence culturelle. C’est une transmission — à travers cinq millénaires, sans interruption totale, même pendant les périodes de déclin et de transformation. La connaissance du corps, de la respiration, de la posture juste comme chemin vers la conscience élargie est l’un des héritages les plus durables de cette civilisation.

Ce que le yoga dit de la civilisation

Le fait que le yoga existait dans la civilisation des 7 Rivières — et qu’il était suffisamment développé pour que des praticiens expérimentés soient représentés sur des sceaux destinés à voyager dans tout le réseau commercial de la civilisation — dit quelque chose de précis sur les valeurs de cette société.

Une civilisation qui représente ses praticiens spirituels sur ses sceaux de commerce — là où d’autres civilisations représentaient leurs rois, leurs guerriers, leurs dieux conquérants — a des priorités différentes. Elle valorise la maîtrise intérieure au moins autant que la domination extérieure. Elle reconnaît dans la posture méditative quelque chose qui vaut d’être montré, transmis, identifié.

Ce n’est pas une civilisation qui pratiquait le yoga en marge de la vie sociale. C’est une civilisation dont le yoga faisait partie du cœur.

Et cette posture de Baddha Koṇāsana sur les sceaux est peut-être la preuve la plus silencieuse et la plus éloquente de ce fait : cinq mille ans avant les applications mobiles de méditation et les retreats de yoga au Bali, il y avait des hommes et des femmes qui s’asseyaient ainsi — les pieds collés, les genoux au sol, la colonne droite — et qui travaillaient à quelque chose d’essentiel.

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By Hervé Le Bevillon

Traducteur du Rig Veda - Je n'ai pas suivi le cursus habituel des sanskritistes du 19 ème et du 20 ème siècles, par contre j'ai bu le soma, et toute la différence est là. Cette traduction m'a permis de comprendre comment était la civilisation dont le rig veda était le livre (oral).

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