l y a quelque chose d’étrange dans la façon dont nous parlons de la civilisation des 7 Rivières. Harappa a donné son nom à la civilisation entière. Mohenjo-daro fascine les archéologues depuis un siècle. Et Rakhigarhi — probablement le plus grand site de toute la civilisation — reste dans l’ombre, peu connu, peu médiatisé, rarement cité dans les synthèses grand public.
Cette discrétion n’est pas un hasard. Elle dit quelque chose sur la façon dont l’histoire de cette région a été écrite — et par qui.
Un site immense, sur la Sarasvatî asséchée
Rakhigarhi se trouve dans l’État indien de l’Haryana, sur le cours fossile de la Ghaggar — ce fleuve que nous identifions à la Sarasvatî des hymnes védiques, la « rivière aux sept sœurs » qui a donné son nom à la civilisation entière avant de s’assécher il y a environ quatre mille ans.
C’est sur cette Sarasvatî que les plus grandes villes de la partie orientale de la civilisation étaient installées : Rakhigarhi, Banawali, Kalibangan, Ganweriwala. Pas sur l’Indus — sur la Sarasvatî. Ce détail géographique est fondamental pour comprendre pourquoi l’appellation « civilisation de l’Indus » est trompeuse, et pourquoi « civilisation des 7 Rivières » ou « civilisation de l’Indus-Sarasvatî » correspond mieux à la réalité archéologique.
Rakhigarhi s’étend sur environ 350 hectares — les estimations varient selon les méthodes de mesure, mais tous les spécialistes s’accordent sur un point : c’est l’un des plus grands sites de cette civilisation, voire le plus grand. Plus grand qu’Harappa. Peut-être plus grand que Mohenjo-daro.
Des origines profondes — et vieillies de deux mille ans
Quand j’ai commencé à travailler sur ce sujet, les dates associées à Rakhigarhi étaient celles de la phase mature de la civilisation : autour de 2800-1900 avant notre ère. Depuis, les archéologues ont considérablement repoussé ces limites. Des fouilles récentes ont mis au jour des couches d’occupation bien antérieures à la phase mature — des structures remontant à 6000, voire 6500 avant notre ère selon certaines études.
Ce n’est pas une correction mineure. C’est un changement de perspective complet. Rakhigarhi n’est plus seulement une grande ville de la phase mature — c’est peut-être l’un des berceaux les plus anciens de la civilisation, comparable à Bhirrana (ou Birranah), le site du Rajasthan dont les couches les plus profondes remontent à près de 7500 avant notre ère.
Ce vieillissement considérable du site change notre compréhension de la chronologie : la civilisation des 7 Rivières n’est pas apparue brusquement vers 2800 avant notre ère. Elle a des racines rurales très profondes, comme Mehrgarh nous l’a montré pour l’ouest, et comme Rakhigarhi commence à nous le montrer pour l’est.
Les premiers habitants dans des trous creusés
Ce que les fouilles de Rakhigarhi ont révélé sur les occupations les plus anciennes est fascinant. Avant que la ville ne soit construite, les habitants vivaient dans des structures cylindriques creusées dans le sol — des fosses couvertes d’un toit. Ce n’est pas l’image que l’on associe habituellement à cette civilisation, avec ses briques standardisées et ses rues tirées au cordeau. Mais c’est le commencement. Les techniques évoluent, les maisons s’élèvent du sol, les villes se planifient — et on retrouve à Rakhigarhi, comme partout dans la civilisation, ces petites boules d’argile incrustées de charbon, enterrées sous les planchers pour absorber l’humidité.
Ces détails, aussi modestes qu’ils paraissent, disent quelque chose d’important : l’intelligence pratique de cette civilisation ne date pas de la phase mature. Elle s’est construite sur des millénaires de savoir-faire transmis, adapté, perfectionné.
Pourquoi ce site est-il si peu connu ?
La réponse est en partie politique. Rakhigarhi est en Inde — pas au Pakistan comme Harappa et Mohenjo-daro. Quand la partition de 1947 a divisé le sous-continent, elle a aussi divisé les sites archéologiques. Les deux sites les plus célèbres sont devenus pakistanais. Les grands sites indiens — Rakhigarhi, Kalibangan, Dholavira, Lothal — ont continué à être fouillés, mais avec moins de visibilité internationale.
Il y a aussi une question de chronologie des découvertes. Harappa et Mohenjo-daro ont été mis au jour dans les années 1920. Rakhigarhi n’a été sérieusement fouillé qu’à partir des années 1990, et les résultats les plus spectaculaires — notamment les analyses ADN publiées en 2019, qui ont alimenté un vif débat sur les origines génétiques de la population — sont très récents.
La science avance. Rakhigarhi commence à occuper la place qui lui revient dans l’histoire de cette civilisation. Mais il faudra sans doute encore du temps avant que le grand public associe ce nom à la civilisation des 7 Rivières aussi naturellement qu’Harappa ou Mohenjo-daro.
Le site qui repose encore
Ce qui est peut-être le plus remarquable dans le cas de Rakhigarhi, c’est que la très grande majorité du site reste non fouillée. Sous les champs et les habitations actuelles du village de Rakhigarhi, des millénaires d’histoire attendent. Les archéologues n’ont fait qu’effleurer la surface.
C’est une promesse autant qu’un mystère. Ce que Rakhigarhi nous dira encore — sur les origines de la civilisation, sur sa phase la plus ancienne, sur la vie quotidienne de ses premiers habitants — reste à découvrir. Dans un domaine où chaque fouille peut réécrire la chronologie de deux mille ans, la prudence s’impose. Et l’impatience aussi.
Le premier site découvert, qui a donné son nom à la civilisation → Harappa : la ville qui a donné son nom à une civilisation
Les origines rurales profondes dont Rakhigarhi est l’héritier → Mehrgarh, 7000 av. J.-C. : les premiers paysans de l’Indus
La Sarasvatî, fleuve disparu sur lequel Rakhigarhi était bâtie → Varuṇa et le ṛta : la Vérité/Réalité avant la morale