Sapta Sindhu — les sept rivières. Ce sont ces rivières qui ont donné son nom à la civilisation qui nous intéresse ici, et c’est le Rig Veda lui-même qui les nomme. Mais lesquelles ? Et où sont-elles aujourd’hui ?
Sapta Sindhu. En sanskrit, sapta signifie sept et sindhu signifie rivière. Les sept rivières. C’est ce nom que portait, dans le Rig Veda, la région où vivait le peuple védique. Pas l’Inde, pas le Pakistan, pas l’Afghanistan — des appellations bien ultérieures. Sapta Sindhu : le pays des sept rivières.
Cette civilisation, que les archéologues appellent selon les auteurs civilisation de l’Indus, de l’Indus-Sarasvatî, ou de Harappa, s’étendait sur un territoire considérable. Sa zone couvrait le nord-ouest de l’Inde actuelle, le Pakistan, une partie de l’Afghanistan du nord jusqu’au Gujarat au sud, entre le Gange et l’Indus. C’est l’une des plus grandes civilisations de l’Antiquité, contemporaine de l’Égypte et de la Mésopotamie, avec des villes planifiées, un système de poids et mesures unifié de Dholavira au Gujarat jusqu’à Shortugai en Afghanistan du nord, et une société dont l’archéologie ne révèle aucun palais, aucun temple, aucune armée visible.
Les rivières nommées dans le Rig Veda
Le Rig Veda nomme les rivières dans un hymne précis : le 10.75. En voici le verset central, dans ma traduction :
“Unissez-vous à mon éloge, Ô Gange, Ô Yamuna, Ô Sarasvatî, Ô Shutudrî, Ô Parushnî. Avec l’Asiknî, avec la Marudvridha, avec la Vitastâ, écoutez avec ceux qui aiment le Soma dans la coupe.”
L’hymne continue et mentionne d’autres rivières encore : la Susartu, la Rasâ, la Shvestya, la Kubha, la Gomatî, la Krumu, la Mehatnû. Le texte en nomme donc beaucoup plus que sept. Pourquoi « sept » dans le nom de la civilisation ? Parce que sept est un nombre symbolique dans la tradition védique — comme dans beaucoup d’autres traditions. Le chiffre délimite une région, pas une liste exhaustive.
Les rivières de l’hymne 10.75 correspondent, pour celles que l’on a pu identifier, aux fleuves et rivières du nord-ouest du sous-continent indien. Leurs noms d’aujourd’hui sont, selon les cas, très proches ou très différents des noms védiques : le Gange est resté le Gange, la Yamuna est restée la Yamuna. En revanche, la Shutudrî est aujourd’hui la Sutlej, la Parushnî est la Ravi, la Asiknî est la Chenab, la Vitastâ est la Jhelum. Ces quatre rivières sont aujourd’hui les grands affluents de l’Indus, qui forment ce que l’on appelle le Pendjab — le pays des cinq rivières, pancha ab en persan.
La Sarasvatî : la plus grande, aujourd’hui disparue
De toutes les rivières citées dans le Rig Veda, la Sarasvatî est de loin la plus importante. Elle est mentionnée des centaines de fois dans le texte. Elle est décrite comme un fleuve immense, puissant, « semblable à un lac ». Elle est à ce point centrale qu’elle a été déifiée — la déesse Sarasvatî, dans l’hindouisme ultérieur, est la déesse de la parole, de la connaissance et de la création artistique. Elle symbolise, dans ma lecture du texte, « le flot de la parole divine qui illumine toutes les pensées ».
Or la Sarasvatî n’existe plus. Elle s’est asséchée. Des recherches archéologiques et hydrologiques, notamment par télédétection satellitaire, ont permis d’identifier son ancien lit. En Inde, elle s’appelle aujourd’hui la Ghaggar ; au Pakistan, la Hakra. Des séismes himalayens ont progressivement détourné ses affluents vers d’autres bassins, privant le fleuve de l’eau qui l’alimentait. Cette catastrophe hydrologique s’est produite aux alentours de 1900 avant notre ère — et elle a probablement précipité la fin de la civilisation des Sept Rivières. Le fait que dans le Rig Veda la Sarasvatî coule encore abondamment nous donne d’ailleurs une date limite pour la composition des hymnes les plus anciens : ils ont été composés avant 1900 BCE. La rivière était encore vivante quand les rishis chantaient.
Vous trouverez une description de la société qui vivait le long de ces rivières dans mon article Une société sans pyramides sur ce site, et une analyse du mythe de Vritra — qui est peut-être la mémoire d’une catastrophe naturelle liée à l’eau — dans mon article Vritra et les paradis fiscaux.
Où se trouvait exactement la civilisation ?
Pour être précis : la civilisation des Sept Rivières s’étendait entre le Gange à l’est et l’Indus à l’ouest, du nord de l’Afghanistan jusqu’au Gujarat au sud. Sa phase urbaine commence il y a environ 5 500 ans, contemporaine de l’émergence des premières grandes villes en Mésopotamie et en Égypte. La ville de Mohenjo-daro se trouve dans l’actuel Pakistan, sur l’Indus. Harappa également. Rakhi Garhi, la plus grande ville connue de la civilisation, est en Inde, dans l’actuel Haryana — non loin du lit asséché de la Ghaggar-Hakra, l’ancienne Sarasvatî.
Ce n’est pas un hasard. Les plus grandes villes étaient sur la Sarasvatî. Quand elle s’est asséchée, les populations ont migré vers la vallée de l’Indus, puis vers la plaine du Gange. La civilisation des Sept Rivières s’est déplacée avec ses rivières.
À mon sens, ce que dit ce nom — Sapta Sindhu — c’est que les rivières n’étaient pas seulement un cadre géographique pour cette civilisation. Elles en étaient l’âme. Les hymnes du Rig Veda le confirment : les rivières y sont invoquées, célébrées, priées. Elles coulent dans le texte avec autant de force qu’elles coulaient dans la plaine.