Ce qui me frappe, quand je lis les rapports archéologiques sur la civilisation des Sept Rivières, c’est la cohérence de sa vision. Pas de palais. Pas de temple dominant. Pas d’armée. Pas d’esclaves. Pas de statues à la gloire d’un roi. Et en même temps : des égouts sophistiqués sous les rues, présents dans les maisons des plus modestes comme dans celles des plus aisés. Ce n’est pas un détail technique — c’est une déclaration de valeurs inscrite dans la pierre et dans la brique.
La gestion de l’eau était une priorité absolue dans cette civilisation. L’infrastructure mise en place pour assurer l’approvisionnement en eau potable était efficace, et un système de drainage des eaux usées permettait de les évacuer hors des limites de la ville, évitant ainsi toute contamination de l’eau potable. Là où d’autres civilisations — en Mésopotamie, en Égypte — mélangeaient peu ou prou eaux potables et eaux souillées, contraignant leurs habitants à boire de la bière pour éviter la dysenterie et le choléra, la civilisation des Sept Rivières avait résolu le problème à la source. Cette même logique de bien commun se retrouve dans leur agriculture en quadrillage : nourrir tout le monde sans épuiser les ressources.
Même les maisons les plus modestes étaient équipées d’une salle de bains et d’un système d’assainissement, une innovation inconnue partout ailleurs à cette époque. Les archéologues ont mis au jour des toilettes sèches dans chaque maison. Ils ont aussi trouvé quelques toilettes à chasse d’eau — qui n’existaient nulle part ailleurs à ce moment. À Mohenjo-Daro, il semble même qu’il y ait eu des toilettes publiques. Une civilisation qui installe des égouts sous les rues de ses quartiers populaires n’est pas une civilisation qui pense ses habitants en termes de classes. C’est une civilisation qui pense en termes de communauté, de bien commun, de santé partagée.
Ce choix est d’autant plus remarquable qu’il exigeait une planification urbaine rigoureuse : les villes étaient construites selon un plan en damier, avec des avenues nord-sud et des rues est-ouest, exactement comme si les bâtisseurs avaient décidé dès le départ que le réseau souterrain devait structurer le réseau de surface. Les puits complètent ce tableau : nombreux, certains atteignant trente mètres de profondeur, présents à chaque carrefour et même dans certaines maisons, construits avec des briques trapézoïdales d’une solidité exceptionnelle. L’ensemble forme un système cohérent : eau propre en entrée, eau usée en sortie, population protégée.
À mon sens, tout cela est indissociable de l’esprit général de cette civilisation. Une société sans glorification de l’ego, sans hiérarchie visible, sans armée — c’est aussi une société qui investit dans ce qui protège tout le monde plutôt que dans ce qui exalte quelques-uns. Je fais le lien avec ce que j’ai étudié dans le Rig Veda : les responsables de cette société buvaient le soma, dont la propriété principale est de dissoudre l’ego. Sans ego gonflé, sans désir de domination — on construit des égouts pour les pauvres plutôt que des palais pour soi.
Le Grand Bain de Mohenjo-Daro, cet immense bassin commun utilisé probablement pour les ablutions rituelles, s’inscrit dans la même logique : l’eau comme outil de purification collective, accessible à tous. Ce génie civil n’était pas de l’ingénierie au sens moderne du terme. C’était de la philosophie appliquée.