Les petites civilisations dirigées par des femmes : matriarcat et pacifisme préhistorique

Quand j’étudie la naissance de la civilisation des Sept Rivières, je suis frappé par ce qui l’entoure : une constellation de petites civilisations, héritières du chamanisme local, qui se caractérisent par leur pacifisme. Certaines d’entre elles étaient même dirigées par des femmes — ce qui n’était pas courant à cette époque. C’est de ces civilisations que je veux parler aujourd’hui, parce qu’elles éclairent d’une lumière particulière ce que la Sapta Sindhu a accompli.

Dans mon livre La Civilisation des 7 Rivières, j’écris que ces petites civilisations — la civilisation de l’Oxus en Afghanistan et au Tadjikistan, la civilisation des oasis du Karakum au Turkménistan — étaient les contemporaines de la grande civilisation de l’Indus. Elles partageaient une spiritualité commune et pratiquaient des rituels presque similaires. Elles excellaient dans l’agriculture, l’élevage et l’artisanat. Et elles commerçaient entre elles, échangeaient des idées, des langues, des dieux.

Ce qui me retient dans ces civilisations, c’est précisément ce qu’elles n’ont pas laissé : pas de palais, pas de temples monumentaux, pas de statues glorifiant un conquérant. L’absence de monuments est, paradoxalement, leur monument le plus éloquent. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont ces sociétés concevaient le pouvoir — ou plutôt, sur le fait qu’elles ne cherchaient pas à le concentrer.

Dans la civilisation des Sept Rivières elle-même, que j’ai étudiée à travers les hymnes du Rig Veda et les fouilles archéologiques, je retrouve le même esprit. Pas de centralisation, pas de verticalité, pas de mégalomanie. Les fouilles de Mohenjo-Daro et de Harappa n’ont révélé aucun objet lié à la guerre — pas de casques, pas de boucliers. Les armes en cuivre trouvées sur les sites ne semblent pas avoir été des armes de guerre. Et les archéologues, unanimes, concluent que ces habitants vivaient dans une société très pacifique, tournée vers le commerce, l’agriculture et l’artisanat.

La place des femmes dans cette civilisation me paraît fondamentale. Dans le Rig Veda — que j’ai traduit mot à mot pendant six ans —, la femme n’est pas reléguée à la cuisine. Elle boit le soma comme les hommes. Elle participe au sacrifice aux côtés de son mari. Plusieurs femmes rishis ont composé des hymnes qui nous sont parvenus : Romasā, Lopāmudrā, Apalā, Kadrū, Viśvavarā, Ghoshā, et d’autres encore. Ce n’est pas un détail anecdotique — c’est une fenêtre sur une société qui n’avait pas décidé que la moitié de l’humanité était inférieure.

Un hymne que je cite souvent dit ceci, et il me plaît beaucoup : « Une femme est plus digne de confiance qu’un homme, s’il ne suit pas les dieux et est égoïste. » (Mandala V ; Hymne 61) Ce n’est pas de la flatterie — c’est une observation morale sur ce que signifie être fidèle à la Vérité.

Ce que je tire de tout cela, c’est une leçon pour notre temps. Ces civilisations — petites, pacifistes, souvent dirigées par des femmes ou dans lesquelles les femmes jouaient un rôle égal — ne sont pas des curiosités anthropologiques. Elles sont une preuve que d’autres modèles ont existé. Que la violence, la hiérarchie rigide et la domination masculine ne sont pas des fatalités inscrites dans la nature humaine. Elles sont des choix — des mauvais choix — que certaines civilisations ont fait, et que d’autres ont refusé de faire.*

Pour comprendre la spiritualité qui fondait ces civilisations pacifistes, je vous invite à lire mon article sur rigveda.blog : Vasiṣṭha et Viśvāmitra — la guerre des dix rois

Hervé Le Bevillon's avatar

By Hervé Le Bevillon

Traducteur du Rig Veda - Je n'ai pas suivi le cursus habituel des sanskritistes du 19 ème et du 20 ème siècles, par contre j'ai bu le soma, et toute la différence est là. Cette traduction m'a permis de comprendre comment était la civilisation dont le rig veda était le livre (oral).

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