LES CÉRÉALES DE MEHRGARH — PREMIÈRES AGRICULTURES DU SOUS-CONTINENT

Il y a neuf mille ans, dans une plaine au pied des montagnes du Baloutchistan, là où la rivière Bolan descend des contreforts de l’Hindu Kush vers la plaine de l’Indus, des groupes humains ont fait quelque chose qui allait changer l’histoire du sous-continent pour toujours : ils ont planté du blé et de l’orge, domestiqué des zébus et des moutons, et construit les premières maisons en briques de boue séchée.

Ce site s’appelle Mehrgarh. Et il est, avec Çatal Höyük en Anatolie et Jéricho au Levant, l’un des plus anciens sites agricoles connus de l’humanité.

Mehrgarh n’est pas une curiosité archéologique mineure. C’est le point de départ de toute la civilisation des 7 Rivières — la proto-ville dont sont issues, quatre mille ans plus tard, les grandes cités de Mohenjo-Daro, Harappa et Rakhigarhi.

Ce que les fouilles révèlent

Mehrgarh a été découvert et fouillé à partir de 1974 par une équipe franco-pakistanaise dirigée par Jean-François Jarrige. Les fouilles ont révélé une occupation continue depuis environ 7000 BCE jusqu’à 2500 BCE — soit plus de quatre mille ans d’histoire sur un seul site.

Les premières couches d’occupation — la période dite “pré-céramique”, avant 6500 BCE — montrent déjà une agriculture sophistiquée. Les analyses paléobotaniques ont identifié du blé engrain (Triticum monococcum), du blé amidonnier (Triticum dicoccum) et de l’orge à six rangs (Hordeum vulgare) — exactement les mêmes céréales qui, dans La Civilisation des 7 Rivières, sont documentées comme fondement de l’économie de la civilisation mature : “Jusqu’à 2200 BCE, ils cultivaient du blé, de l’orge, des lentilles, des pois chiches, des légumes de toutes sortes et des fruits.”

Des lentilles, des dattes et du coton sauvage ont également été retrouvés dans les premières couches. Le coton de Mehrgarh est l’une des premières traces de culture cotonnière connues dans le monde — une graine qui deviendra, quatre mille ans plus tard, l’un des principaux produits d’exportation de la civilisation vers Mésopotamie et Bahreïn.

La domestication du zébu : une révolution silencieuse

Parallèlement aux céréales, les habitants de Mehrgarh ont domestiqué le zébu — Bos indicus — à partir du gaur sauvage de la région. Cette domestication est indépendante de celle du bœuf européen (Bos taurus), qui s’est produite au Proche-Orient à peu près à la même époque.

La domestication du zébu à Mehrgarh est l’une des grandes révolutions silencieuses de l’histoire humaine. Le zébu est parfaitement adapté au climat du sous-continent — résistant à la chaleur, aux parasites tropicaux, capable de tirer les charrues dans les champs alluviaux de l’Indus. C’est cet animal qui, des millénaires plus tard, figure sur les sceaux de Mohenjo-Daro — le taureau comme symbole de force, de fertilité et de puissance agricole.

Dans les hymnes du Rig Veda, la Vache est omniprésente comme symbole de l’abondance, de la lumière et de la connaissance. Cette déification de la vache — qui continue jusqu’à l’hindouisme contemporain — a ses racines les plus profondes à Mehrgarh, neuf mille ans avant notre ère.

L’agriculture en quadrillage : une innovation agronomique

Dans La Civilisation des 7 Rivières, je décris une technique agricole remarquable : “la culture en quadrillage — c’est-à-dire qu’on semait un type de culture dans le sens de la longueur et un autre type dans le sens de la largeur.” Cette technique de polyculture croisée — qui ressemble à ce que l’agronomie contemporaine appelle l’association de cultures — maximise l’utilisation du sol, limite l’épuisement des nutriments et réduit la vulnérabilité aux aléas climatiques.

Les habitants de Mehrgarh, puis de toute la civilisation des 7 Rivières, pratiquaient une agriculture diversifiée et résiliente — exactement ce que les agronomes contemporains redécouvrent face aux crises alimentaires du changement climatique.

De Mehrgarh à la grande sécheresse : la résilience agricole

La trajectoire agricole de la civilisation des 7 Rivières sur cinq mille ans est une leçon de résilience remarquable.

Jusqu’à 2200 BCE — la grande sécheresse — le régime agricole repose sur le blé et l’orge, cultures qui nécessitent une pluviométrie modérée et régulière. La région est alors “luxuriante et verte”, irriguée par les eaux abondantes des glaciers himalayens.

Après 2200 BCE, face à la sécheresse qui réduit les précipitations de manière significative, la civilisation s’adapte. Dans La Civilisation des 7 Rivières : “après la grande sécheresse, ils ont développé la culture du millet et du riz. Ils ont compensé le déficit pluviométrique par une bonne irrigation et une grande diversité agricole.”

Le millet — beaucoup plus résistant à la sécheresse que le blé — devient le pivot du système alimentaire. L’irrigation se développe, les canaux se multiplient. C’est une civilisation qui ne capitule pas face au changement climatique — elle se réinvente.

Et cette capacité d’adaptation a ses racines à Mehrgarh, dans la diversité des espèces cultivées dès le néolithique : blé, orge, lentilles, coton, dattes. Une diversité qui est une assurance contre les aléas — une sagesse agronomique de neuf mille ans.

Le grenier cosmique

Dans les hymnes du Rig Veda, la fertilité de la terre est une réalité cosmique autant qu’agricole. Pṛthivī — la Terre — est la mère qui nourrit. Les Eaux — Āpas — sont les forces purificatrices qui rendent la germination possible. Parjanya — la pluie déifiée — est invoqué pour que les graines germent.

Ce n’est pas une coïncidence. Une civilisation dont la survie repose sur la qualité des semailles et la régularité des pluies depuis neuf mille ans déifie naturellement les forces qui gouvernent ces réalités. La spiritualité védique est enracinée dans l’agriculture de Mehrgarh — dans l’expérience concrète, répétée pendant des millénaires, de la dépendance de la vie humaine à la terre, à l’eau et au ciel.

Mehrgarh est le commencement. Neuf mille ans plus tard, nous en sommes encore les héritiers.

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By Hervé Le Bevillon

Traducteur du Rig Veda - Je n'ai pas suivi le cursus habituel des sanskritistes du 19 ème et du 20 ème siècles, par contre j'ai bu le soma, et toute la différence est là. Cette traduction m'a permis de comprendre comment était la civilisation dont le rig veda était le livre (oral).

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