La civilisation des 7 Rivières n’était pas seule. Elle était entourée — au nord, à l’ouest, dans les déserts d’Asie centrale — d’un archipel de petites civilisations qui partageaient avec elle des dieux, une langue, des pratiques spirituelles et des routes commerciales. Ce sont ces civilisations que les archéologues appellent la Civilisation des Oasis, ou la Civilisation du Karakoum, ou encore la Civilisation de l’Oxus.
Dans La Civilisation des 7 Rivières, je les décris ainsi : ces petites civilisations étaient les héritières du chamanisme local et se caractérisaient par leur pacifisme. Certaines d’entre elles étaient même dirigées par des femmes, ce qui était loin d’être courant à l’époque.
Voisines, sœurs, et compagnes de route de la civilisation des 7 Rivières pendant plus d’un millénaire.
La géographie de l’archipel
La phase urbaine de la civilisation des 7 Rivières a émergé il y a environ 5 500 ans — en même temps que l’Égypte et la Mésopotamie. Et au même moment, d’autres civilisations plus petites fleurissaient dans une région s’étendant du nord de l’Afghanistan, au Turkménistan et à l’Iran : la Civilisation des Oasis dans le désert du Karakoum, et la Civilisation de l’Oxus en Afghanistan et au Tadjikistan.
Les cités-états comme Mehrgarh existaient déjà à cette époque et ont probablement servi de modèle à ces nouvelles civilisations.
Le désert du Karakoum — l’un des plus grands déserts du monde, qui couvre aujourd’hui la majeure partie du Turkménistan — abritait, en bordure de ses oasis, une série de sites remarquables : Gonur Depe, Togolok-21, Dashly-3, découverts et fouillés principalement par l’archéologue soviétique Viktor Sarianidi à partir des années 1970. Ces sites révèlent des bâtiments monumentaux avec des chambres de feu, des salles de cérémonie, des bassins pour la purification — une architecture sacrée qui ne ressemble ni aux palais mésopotamiens ni aux temples égyptiens, mais évoque plutôt les espaces rituels collectifs de la civilisation des 7 Rivières.
Le chamanisme comme substrat commun
Ce qui distingue ces petites civilisations des grandes puissances de l’époque, c’est leur origine chamanique. Elles n’ont pas émergé d’un pouvoir centralisé conquérant qui a imposé ses structures aux populations locales. Elles ont grandi à partir des pratiques et des cosmologies des populations nomades et semi-nomades qui habitaient ces régions depuis des millénaires.
Dans La Civilisation des 7 Rivières, je souligne que la femme n’y était pas stigmatisée — en accord avec d’autres petites civilisations comme celles du Karakoum et de l’Oxus. Certaines de ces civilisations étaient même dirigées par des femmes.
Cette continuité entre chamanisme et civilisation urbaine naissante est fondamentale. Dans le chamanisme, le guérisseur, le voyant, le médiateur entre les mondes humain et spirituel peut être une femme aussi bien qu’un homme. Cette égalité ontologique s’est transmise dans les premières civilisations qui en sont issues — dont la civilisation des 7 Rivières elle-même, avec ses treize femmes rishis qui ont composé des hymnes du Rig Veda.
La spiritualité partagée : dieux communs et langues similaires
Dans La Civilisation des 7 Rivières, je l’affirme clairement : les civilisations indiennes et iraniennes avaient les mêmes dieux principaux et parlaient des langues très similaires. Ces civilisations ont partagé une spiritualité commune et ont pratiqué des rituels presque similaires.
Les échanges culturels et commerciaux entre la civilisation des 7 Rivières et ses voisines du Karakoum sont documentés archéologiquement. Des sceaux de l’Indus ont été retrouvés dans des sites de la Civilisation des Oasis. Des motifs iconographiques — le taureau, l’arbre sacré, la figure en posture de méditation — apparaissent dans les deux zones. Et les routes caravanières qui reliaient Mehrgarh à Gonur Depe, via Shortugai en Afghanistan du Nord, constituaient l’un des premiers réseaux d’échange intercontinental de l’histoire.
Le haoma, le soma et leurs différences
Ce qui révèle le mieux à la fois la parenté et la différence entre la civilisation des 7 Rivières et ses voisines du Karakoum, c’est la question de la boisson sacrée.
Dans La Civilisation des 7 Rivières, je documente la découverte la plus révélatrice de Viktor Sarianidi lors de ses fouilles au Turkménistan : dans la Civilisation des Oasis du Karakoum, un mélange d’éphédra, de cannabis et de bouton de pavot a été retrouvé dans des récipients cérémoniels. C’est une boisson psychoactive — puissante, capable de produire des expériences mystiques intenses. C’est le haoma iranien, le cousin du soma védique.
Mais — et c’est une différence fondamentale — l’éphédra contient de l’éphédrine, un alcaloïde de la famille des amphétamines. Et le cannabis, même mélangé à l’opium du pavot, ne contient pas de tryptamine.
Dans La Civilisation des 7 Rivières, je le formule avec précision : le mélange amphétamine-cannabis est bien connu. L’effet est impressionnant et on peut avoir de puissantes expériences mystiques. Mais on reste dans la dualité, alors qu’avec le soma, il n’y a pas de dualité. C’est la non-dualité.
Cette distinction n’est pas anodine. Une société dont les dirigeants traversent régulièrement l’expérience de la non-dualité — la dissolution complète de l’Ego dans l’océan du Brahman — fonctionnera différemment d’une société dont les dirigeants traversent des états extatiques intenses mais maintiennent leur sens du “moi” face à “l’autre”.
Cela explique peut-être pourquoi les civilisations du Karakoum — bien que pacifiques et égalitaires par rapport aux grandes puissances de l’époque — ont produit des structures légèrement plus hiérarchiques que la civilisation des 7 Rivières. Elles avaient une boisson sacrée proche, mais pas identique. Un chamanisme puissant, mais pas la non-dualité du soma.
Gonur Depe : la cité-temple du Karakoum
Le site le plus important de la Civilisation des Oasis est Gonur Depe — “la colline bleue” en turkmène — fouillé par Viktor Sarianidi à partir de 1972. C’est une ville d’environ 55 hectares, avec un quartier palatial-cérémoniel central entouré de murs, des bassins de purification, des salles de feu, et des zones résidentielles organisées autour.
Contrairement aux villes de la civilisation des 7 Rivières, Gonur Depe présente une structure plus clairement centralisée — un “palais-temple” au centre. Mais contrairement aux palais mésopotamiens ou égyptiens, ce centre n’est pas une résidence royale glorieuse. C’est un espace cérémoniel collectif — un lieu de rituel, pas de pouvoir.
Les tombes retrouvées à Gonur Depe sont révélatrices : elles contiennent des animaux sacrifiés, des céramiques, des objets de bronze — une richesse funéraire supérieure à celle des sites de la civilisation des 7 Rivières, mais sans l’extravagance des tombes royales de Sumer ou d’Égypte. Quelque part entre l’égalitarisme radical de Mohenjo-Daro et la hiérarchie ostentatoire d’Ur.
Ce que la relation avec le Karakoum nous dit
La relation entre la civilisation des 7 Rivières et les petites civilisations du Karakoum illustre un principe que j’essaie de défendre dans La Civilisation des 7 Rivières : la civilisation pacifique, égalitaire et sans Ego surdimensionné n’est pas une anomalie isolée. Elle est le produit naturel de certaines conditions spirituelles et sociales — conditions que plusieurs civilisations de cette région partageaient à des degrés divers.
Ces voisines et sœurs du Karakoum — Gonur, Togolok, Dashly — ne sont pas simplement des curiosités archéologiques régionales. Elles sont la preuve que le modèle de la civilisation des 7 Rivières n’était pas une utopie — c’était une possibilité réelle, réalisée sous différentes formes, dans un espace géographique cohérent, pendant des siècles.
Et leur disparition progressive — à mesure que les routes commerciales se tarissaient, que les oasis se desséchaient, que les populations migraient — est le miroir de la disparition de la civilisation des 7 Rivières elle-même. Deux cousines emportées par le même changement climatique, le même assèchement progressif des ressources en eau, le même effondrement des réseaux d’échange qui les faisaient vivre.