En 1960, B. B. Lal — qui deviendra plus tard directeur de l’Archaeological Survey of India — fouille les niveaux du site de Kalibangan, en Rajasthan, sur les rives de l’ancienne Sarasvatî. Ce qu’il y découvre est considérable, et encore débattu aujourd’hui : des structures rectangulaires en briques contenant des cendres, des restes de charbon, et parfois des os d’animaux, interprétées comme des autels de feu sacrificiels.
La même découverte sera faite à Lothal, au Gujarat. Dans La Civilisation des 7 Rivières, je le note : “Des autels avec un ou plusieurs foyers ont été découverts à Lothal et Kalibangan par B. B. Lal.”
Mais voilà où la prudence s’impose. Car si ces structures ressemblent aux autels du sacrifice védique, plusieurs questions fondamentales restent ouvertes — et la principale est celle-ci : le sacrifice védique se déroulait à l’extérieur des villes, dans des espaces ouverts. Alors que font ces structures à l’intérieur ?
Ce qu’on a trouvé à Kalibangan
Kalibangan est l’un des sites les plus importants de la civilisation des 7 Rivières en Inde. Son nom signifie “bracelets noirs” en hindi — une référence aux nombreux bracelets en terre cuite retrouvés dans les fouilles. Le site est occupé depuis environ 3500 avant notre ère, soit depuis la phase pré-harappéenne, et il a atteint son apogée urbaine pendant la phase mature, entre 2600 et 1900 avant notre ère.
Les fouilles ont révélé l’habituelle organisation des villes de cette civilisation : une “citadelle” surélevée et une ville basse, des rues en grille, des briques standardisées, un système d’égouts. Mais Kalibangan présente des particularités qui font toute son importance.
Dans la partie surélevée du site — la “citadelle” — B. B. Lal a découvert plusieurs structures interprétées comme des autels. Ce sont des plates-formes en briques d’environ un mètre de haut, sur lesquelles se trouvaient des fosses circulaires ou rectangulaires contenant des cendres, des charbons de bois et des os d’animaux — chevaux, bovins, moutons. Certaines de ces fosses contenaient également des tiges de bambou carbonisées et de la terre colorée en rouge.
À côté de ces structures, on a retrouvé des cylindres en terre cuite — interprétés par B. B. Lal comme des ustensiles cultuels liés au sacrifice du feu.
La même configuration a été retrouvée à Lothal — renforçant l’hypothèse d’une pratique commune à l’ensemble de la civilisation.
L’interprétation de B. B. Lal : des autels védiques
B. B. Lal a proposé une interprétation directe de ces structures : ce sont des yajnakunda — les fosses sacrificielles du sacrifice védique. Et cette découverte, selon lui, prouve la continuité culturelle entre la civilisation des 7 Rivières et la tradition védique.
Cette interprétation s’appuie sur plusieurs correspondances :
La forme des fosses — circulaires ou rectangulaires — correspond aux formes prescrites dans les Brāhmaṇas et les Śrautasūtras pour les différents types de feux sacrificiels. Le Gārhapatya — le feu du maître de maison — était circulaire. L’Āhavanīya — le feu vers lequel on offrait — était carré ou rectangulaire.
La présence d’os d’animaux — conformes aux descriptions d’animaux sacrifiés dans les textes védiques.
La disposition en groupe — plusieurs fosses ensemble, ce qui correspond à la structure du sacrifice védique qui utilise simultanément plusieurs feux.
Pour B. B. Lal, ces structures sont la preuve matérielle que le sacrifice du feu tel que le décrit le Rig Veda était pratiqué dans la civilisation des 7 Rivières. C’est l’une des preuves archéologiques les plus importantes de la continuité entre cette civilisation et le védisme.
La question fondamentale : mais pourquoi à l’intérieur ?
C’est là qu’intervient la précision essentielle que je signale dans cet article, et qu’il faut prendre au sérieux.
Dans l’introduction de ma traduction du Rig Veda, je le décris avec précision : le sacrifice védique se déroulait à l’extérieur, dans des espaces ouverts. Se représenter une cérémonie avec des prêtres récitant les hymnes devant trois ou plusieurs feux — c’est une scène en plein air, pas dans un bâtiment.
Le sacrifice public védique — l’Agnistoma et ses variantes — était organisé dans un espace délimité à l’extérieur de la ville, appelé la vedi — une aire sacrificielle préparée avec de l’herbe de Kusha, délimitée par des pieux, orientée selon des directions précises. C’est une institution temporaire, construite pour un sacrifice et abandonnée après. Pas une structure permanente en briques.
Or les structures de Kalibangan sont en briques. Permanentes. À l’intérieur de la “citadelle”.
Ce paradoxe a plusieurs explications possibles, aucune définitivement établie.
Les hypothèses alternatives
Première hypothèse : des foyers domestiques ou collectifs. Ces structures pourraient être des foyers de cuisson collectifs — des cuisines communautaires dans la citadelle. La présence d’os d’animaux serait alors la trace d’une alimentation carnée, pas d’un sacrifice. Cette hypothèse est défendue par certains archéologues qui considèrent que B. B. Lal a surinterprété les structures en projetant ses connaissances des textes védiques sur des données ambiguës.
Deuxième hypothèse : des feux rituels domestiques. Dans l’introduction de ma traduction, je distingue deux types de sacrifices : le sacrifice public, qui se déroulait à l’extérieur, et le sacrifice privé — le puja ancestral — qui se pratiquait dans la maison, avec un feu et une cuillerée de beurre clarifié. Si ces structures sont dans la “citadelle”, elles pourraient correspondre à des rituels collectifs mais intérieurs — une forme hybride entre le sacrifice privé et le public.
Troisième hypothèse : l’exception climatique. C’est celle que je formule avec prudence dans mon titre — peut-être qu’en cas d’inondation, de mousson exceptionnellement violente, ou d’autres circonstances exceptionnelles, les sacrifices qui se déroulaient normalement à l’extérieur étaient exceptionnellement pratiqués à l’intérieur, dans des structures permanentes prévues pour ces occasions. Ce n’est pas impossible — mais ce n’est pas documenté.
Quatrième hypothèse : une forme ancienne de sacrifice. Il est possible que les pratiques sacrificielles de la phase mature de la civilisation des 7 Rivières (2600-1900 avant notre ère) ne soient pas strictement identiques à celles décrites dans le Rig Veda, dont les hymnes ont probablement été finalisés après le déclin de cette civilisation. La forme urbaine du sacrifice — à l’intérieur de la citadelle, dans des structures permanentes — pourrait être une pratique antérieure ou parallèle, distincte du sacrifice en plein air qui s’est imposé dans la tradition textuelle.
Ce que les experts disent
La découverte de B. B. Lal a été accueillie avec enthousiasme par les tenants de la continuité entre la civilisation des 7 Rivières et le védisme — et avec scepticisme par ceux qui préfèrent maintenir une séparation nette entre les deux.
Kenoyer, dans ses travaux, est prudent : il reconnaît que ces structures pourraient être liées à des activités rituelles, mais préfère ne pas se prononcer trop fermement sur leur nature précise sans davantage de données contextuelles.
Possehl, dans ses analyses de la civilisation de l’Indus, note que la présence de ces structures est significative mais que leur interprétation reste ouverte — elles pourraient être des autels du feu, ou quelque chose de fonctionnellement différent qui leur ressemble formellement.
Ce que Kalibangan dit, malgré le débat
Même en tenant compte de toutes ces réserves, les structures de Kalibangan et Lothal sont importantes. Elles montrent que dans la civilisation des 7 Rivières, le feu occupait une place centrale dans les pratiques communautaires — qu’il s’agisse de rituel ou de cuisine. Elles montrent une organisation collective des activités liées au feu dans la partie la plus “officielle” des villes. Et elles montrent que des animaux étaient offerts ou consommés dans ces contextes.
Ce sont des indices de pratiques spirituelles ou communautaires liées au feu — des pratiques qui ressemblent à ce que le Rig Veda décrit, même si l’identité parfaite entre les deux n’est pas encore établie avec certitude.
La continuité culturelle entre la civilisation des 7 Rivières et la tradition védique est documentée par de nombreux autres arguments — les sceaux de yoga de Mohenjo-Daro, la standardisation métrologique, l’absence de glorification de l’Ego, les pratiques funéraires. Les structures de Kalibangan s’inscrivent dans cet ensemble d’indices convergents — avec la prudence que tout indice, pris isolément, mérite.