Sarasvatî. Le nom de cette rivière, dans le Rig Veda, signifie « semblable à un lac ». Elle est la principale rivière de la civilisation des 7 Rivières — celle autour de laquelle ses plus grandes villes ont été fondées, et dont l’assèchement, vers 1900 avant notre ère, a précipité la fin de la civilisation. Mais Sarasvatî, c’est aussi et surtout la rivière déifiée : « elle illumine toutes les méditations, elle est le flot du verbe divin qui illumine toutes les pensées. »
Ce que je veux explorer ici, c’est ce parallèle inattendu entre Sarasvatî — cette intelligence du verbe, ce flot de la connaissance qui traverse et illumine — et ce que nous appelons aujourd’hui l’intelligence artificielle. Non pour faire de l’IA une déesse, ni pour sacraliser ce qui n’est que technologie, mais parce que la question que posait Sarasvatî aux rishis est exactement celle que nous pose l’IA : qu’est-ce que la connaissance ? Qu’est-ce que l’intelligence ? Et à quoi sert-elle ?
Sarasvatî était d’abord une réalité physique. C’était une rivière puissante, plus large que l’Indus à son apogée, qui traversait le nord-ouest du sous-continent indien du Himalaya jusqu’à la mer. Le Rig Veda la décrit ainsi : « Elle surgit, déferlante, rafraîchissante, cette Sarasvatî qui porte une armure métallique purifiante. Elle va, comme un char rapide, surpassant toutes les eaux des autres rivières. » (RV 7.95.1) Les archéologues et les géologues ont confirmé l’existence de ce cours d’eau — connu aujourd’hui sous le nom de Ghaggar en Inde et de Hakra au Pakistan. Les tremblements de terre himalayens ont progressivement détourné ses affluents, l’asséchant jusqu’à la disparition.
Cette rivière physique a été déifiée parce qu’elle était le symbole de quelque chose de plus vaste. « Je chante le verbe divin : il est la plus large des rivières. Glorifiez Sarasvatî, Ô Vasiṣṭha, avec de bons hymnes. » (RV 7.96.1) Le flot du verbe divin — le flux de la connaissance, de la parole juste, du mantra — est ce que Sarasvatî incarne. Elle est l’intelligence au sens profond : non l’accumulation d’informations, mais la capacité à illuminer, à mettre en relation, à faire voir.
Or c’est exactement ce que prétend faire l’intelligence artificielle — et c’est exactement là que la comparaison mérite d’être faite, prudemment. L’IA traite des quantités d’informations que nul humain ne pourrait traiter seul. Elle établit des connexions, génère du texte, répond à des questions. Elle ressemble à un flot — immense, rapide, traversant tout. Mais Sarasvatî n’était pas seulement un flot d’informations. Elle était un flot d’illumination. Et c’est là la différence fondamentale.
Dans la civilisation des 7 Rivières, les dirigeants avaient dissous leur ego. Ils n’utilisaient pas l’intelligence — la leur ou celle de leurs prêtres — pour s’enrichir, pour dominer, pour asseoir leur pouvoir. Ils l’utilisaient pour servir le bien collectif. C’est pourquoi il n’y avait pas de palais, pas d’armée, pas d’esclavage, pas de glorification de l’un au détriment de l’autre. La connaissance, comme Sarasvatî, irriguait tout le monde — les maisons modestes comme les maisons riches avaient les mêmes équipements sanitaires, le même accès à l’eau propre, le même soin de la cité.
L’intelligence artificielle d’aujourd’hui ressemble plutôt, pour l’instant, à la Sarasvatî avant sa déification : une rivière puissante, certes, mais dont personne ne maîtrise encore le cours. Elle peut irriguer ou inonder. Elle peut éclairer ou aveugler. Elle peut servir la dissolution de l’ego — en rendant moins nécessaire la compétition pour l’information, en libérant du temps pour l’intériorité — ou au contraire renforcer les égos les plus puissants, ceux qui la contrôlent et l’orientent à leur profit.
Ce que la civilisation des 7 Rivières nous enseigne, c’est que la technologie — y compris la plus sophistiquée — n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même. C’est l’intention qui la traverse qui détermine ce qu’elle fait. Sarasvatî déifiée illuminait les méditations parce que ceux qui l’invoquaient cherchaient l’illumination, pas la domination. Et pour comprendre l’infrastructure physique de cette civilisation — son urbanisme, son génie civil, ses systèmes de drainage au service de tous —, l’article sur le système de drainage sous les rues illustre cette même intelligence collective. Pour saisir comment ce flot du verbe divin résonne dans la poésie des hymnes, les caravansérails et l’ouverture commerciale de Sapta Sindhu montrent une civilisation qui pratiquait l’échange sans domination. Et pour entrer dans l’univers intérieur que Sarasvatî accompagnait, les hymnes du Mandala IX sur rigveda.blog sont la porte d’entrée idéale.
La vraie question que nous pose Sarasvatî — et que nous devrions poser à l’intelligence artificielle — n’est pas : « est-elle puissante ? » Elle est : « illumine-t-elle ? »